La Maison du Modèle révèle ses secrets
Octobre 2024

Une façade en pierre cachée sous le plâtre
Les travaux de ravalement menés par l'atelier d'architecture Antoine de Gironde ont révélé une découverte majeure : sous l'enduit plâtre se cache une façade d'origine entièrement en pierre de taille, construite par Léonard Bréant en 1728.
La purge minutieuse de l'enduit a dévoilé une stratigraphie complexe avec trois états distincts :
Les pierres bûchées : La majorité de la façade montre une pierre de taille délibérément piquetée pour recevoir les décors plâtre. Ce bûchage méticuleux a été réalisé en dehors des bandeaux, témoignant d'un travail de préparation minutieux où seules les zones destinées à rester unies ont été préservées.
Les témoins préservés : Quelques faces seulement des pierres de taille sont restées intactes sur les trumeaux, anciennement recouvertes d'un simple badigeon. Ces rares fragments, sauvegardés grâce à la préconisation d'un piochage manuel, permettent d'apprécier la qualité exceptionnelle de la taille d'origine. La finesse des joints aux teintes ocres ou rouge brique entre les blocs confirme la noblesse du matériau employé.
Les techniques constructives : La découverte de petites cales en bois entre les blocs révèle l'emploi d'une technique traditionnelle. Selon le glossaire historique de la maçonnerie, ces "petits morceaux de bois minces" posés entre deux assises déterminaient la largeur du joint. Cette pratique, héritée des techniques médiévales, témoigne de la continuité des traditions constructives dans l'architecture classique française.
L'arase révélatrice
La découverte la plus spectaculaire concerne la lisibilité parfaite de l'arase haute de la façade d'origine. Cette ligne de démarcation marque précisément la limite de la construction du XVIIIe siècle, validant les recherches historiques qui situaient la surélévation sous la Restauration.
La maison de Léonard Bréant, décrite en 1760 comme "élevée d'un rez-de-chaussée, caves en dessous ; de deux étages carrés et d'un troisième lambrissé", apparaît aujourd'hui dans sa configuration d'origine grâce à cette arase parfaitement conservée.
Une transformation d'ensemble sous la Restauration
L'observation révèle une intervention cohérente de la période 1814-1830 : surélévation et ravalement décoratif constituent une seule campagne de travaux. Pour créer une façade homogène, l'ensemble a été bûché pour recevoir les décors plâtre, unifiant visuellement les niveaux anciens et nouveaux. Cette stratégie masquait la différence entre la pierre noble de Bréant et la maçonnerie plus ordinaire de l'extension.
Les décors de la Restauration présentent un riche répertoire ornemental en plâtre caractéristique du goût néo-classique :
La travée principale affiche un fronton triangulaire orné de guirlandes, des consoles sculptées de motifs floraux néo-Louis XVI, des tables décoratives encadrant la porte cochère, et un linteau orné au premier étage.
L'étage surélevé arbore des cornes d'abondance, symboles de prospérité caractéristiques de l'époque.
Les étages d'origine présentent bandeaux horizontaux à frises géométriques, encadrements de baies moulurés, trumeaux ornés et gardes-corps en fonte à profil H (1820-1830).
Un palimpseste architectural
Cette découverte illustre la complexité du patrimoine versaillais, où se superposent les époques :
1728 : Construction en pierre de taille par Léonard Bréant
1742-1754 : Occupation par Mansart de Sagonne
1814-1830 : Surélévation et transformation avec décors plâtre
Février 2025 : Révélation de la façade d'origine
Les choix de restauration
Cette découverte posait des questions cruciales : fallait-il restituer la façade en pierre d'origine ou conserver les décors plâtre qui font désormais partie de l'histoire du bâtiment ?
Décision patrimoniale : Après concertation avec la MAP (Maison de l'Architecture et du Patrimoine), il a été décidé de conserver le décor plâtre cohérent correspondant au dernier état connu. Cette approche respecte l'évolution historique de l'édifice.
Solution technique : Un échantillon de pierre a été adressé à une plâtrière traditionnelle (active depuis 1880, sur un site d'exploitation depuis 1760) pour reproduire fidèlement la teinte d'origine. Cette démarche maintient l'unité visuelle de la façade tout en respectant les matériaux et techniques authentiques de la Restauration.
Une précision historique
Il convient de corriger une erreur fréquente : l'hôtel Mansart de Sagonne situé au 28 rue des Tournelles à Paris (et non à Versailles) est bien l'œuvre de Jules Hardouin-Mansart (1667-1670). Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne, son petit-fils et architecte de Saint-Louis de Versailles, y a vécu et y est mort.
Le 8 rue des Tournelles à Versailles est donc une propriété distincte où Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne a résidé temporairement pour superviser la construction de l'église, mais ce n'est nullement l'hôtel familial parisien.
Un cas d'étude exemplaire
La Maison du Modèle devient un cas d'étude des problématiques de restauration du patrimoine. Elle illustre comment les bâtiments anciens portent les traces de multiples époques, chacune ayant contribué à l'édifice actuel.
Cette découverte exceptionnelle a fait l'objet d'échanges avec la MAP, soulignant l'importance scientifique de ces révélations archéologiques. Les discussions ont permis de contextualiser ces découvertes dans le cadre plus large de la connaissance des techniques constructives versaillaises.
Cette révélation confirme que chaque chantier de ravalement peut contribuer à l'avancement des connaissances historiques et techniques du patrimoine bâti français.
