Maisons en meulière à Versailles : le rocaillage, un savoir-faire à préserver
La meulière est la pierre des villas et des pavillons d’Île-de-France construits entre 1880 et 1930. Solide et poreuse à la fois, elle ne s’emploie pas comme une pierre taillée. Son parement le plus caractéristique, le rocaillage, est devenu l’un des savoir-faire les plus rares du patrimoine francilien.
Qu’est-ce que la meulière ?
La meulière est une roche issue de la silicification d’un calcaire lacustre, formée dans le Bassin parisien. Selon le géologue Patrick de Wever, cité par la Fédération Patrimoine-Environnement, elle est extrêmement solide, insensible à l’altération par l’eau de pluie, imperméable et poreuse. Cette porosité fait sa matière : une pierre trouée, irrégulière, qui offre aussi une certaine inertie thermique et phonique.
Son nom vient des meules à grain qu’elle servait à fabriquer. À partir de 1880, elle devient le matériau des villas bourgeoises, puis des pavillons construits après les lois sur le logement des années 1920. L’extraction s’arrête vers 1970.
Une pierre longtemps cachée avant d’être montrée
Avant de devenir l’emblème de la fin du XIXe siècle, la meulière était déjà largement employée dans la construction francilienne, mais cachée. Son insensibilité à l’eau la rendait précieuse pour maçonner les fondations, les caves et les soubassements dans les sols humides, et elle servait aussi de matériau de remplissage dans les murs.
Elle n’était pas laissée apparente : les façades régulières de l’époque classique masquaient ces maçonneries sous des enduits de plâtre ou de chaux. Il faut attendre les années 1880, le courant pittoresque et des architectes attentifs à la matière pour que la meulière sorte de l’ombre, s’affiche en parement et trouve dans le rocaillage son décor caractéristique.
Le rocaillage : un parement qui se pose à la main
Le rocaillage garnit les joints d’une maçonnerie de meulière avec un mortier dans lequel sont incrustés de petits éclats de pierre, de silex, de mâchefer, de céramique ou de coquillage. Le liant est de la chaux : elle laisse respirer la façade et peut être teintée avec des pigments minéraux pour mettre la pierre en valeur.
C’est un travail de geste. Le rocailleur sélectionne les éclats et les place au fur et à mesure que le joint est dressé, pour obtenir un rendu homogène. La technique est aujourd’hui pratiquement disparue.
Les carriers et maçons italiens
L’histoire de la meulière francilienne est aussi une histoire d’immigration. Les carriers, majoritairement italiens du Piémont, extrayaient la pierre à la pioche, à la pelle et à la barre à mine, dans un métier dangereux. Les exploitations les plus importantes pour la pierre de construction se trouvaient à Grigny et à Viry-Châtillon.
Dans les communes des bords de Marne, l’inventaire de la Région Île-de-France, les maçons italiens viennent de la montagne émilienne, piémontaise ou vénète, surtout du Val Nure. Ils arrivent en nombre à partir de 1870. Ces maçons polyvalents bâtissent des pavillons en meulière et réalisent aussi stucs et mosaïques.
L’art de la rocaille, d’origine plus ancienne, s’est en outre diffusé au début du XXe siècle grâce à des maçons-cimentiers italiens, notamment en Normandie. En Île-de-France, ces artisans ont participé à la construction et à l’ornementation des pavillons en meulière, sans que l’on puisse attribuer formellement l’invention du rocaillage de meulière à une seule communauté professionnelle.
Léon Bachelin, architecte de la meulière à Versailles et au Chesnay
Léon Bachelin (1867-1929) a signé de nombreuses villas à Versailles, au Chesnay et à Viroflay. Ses constructions associent la meulière rocaillée à la brique, à la céramique insérée en façade et au fer forgé, un vocabulaire caractéristique du pavillon bourgeois francilien de l’époque.
Un chantier de rocaillage : la rue Mansart
Rue Mansart, à Versailles, l’Atelier d’Architecture Antoine de Gironde a fait déposer le rocaillage dégradé du soubassement d’une villa bourgeoise. Des moellons de meulière, neufs ou de réemploi compatible, ont été apportés sur le chantier et calés dans les manques, puis le rocaillage a été reposé avec un mortier de chaux formulé sur mesure. Environ 40 m² de soubassement ont été repris. Trois choses comptent : la teinte du mortier, sa granulométrie et la main qui pose la pierre. Pour que le rocaillage soit harmonieux, le geste doit rester constant d’une travée à l’autre, du début à la fin du chantier. Le chantier est terminé : il a bénéficié de l’aide au ravalement de la Ville de Versailles, accordée aux façades présentant un intérêt patrimonial. L’éligibilité repose sur la qualité du dossier présenté et sur le suivi du chantier : c’est le travail de l’architecte, avant comme pendant les travaux.
Le soubassement dit la matière de la maison. Au-dessus, la façade est en stuc, un enduit qui imite la pierre de taille. Derrière, la maçonnerie est principalement en meulière. Le rocaillage laisse voir cette construction à sa base.
Les pathologies courantes
Sur une meulière rocaillée ancienne, les éclats finissent par tomber lorsque le mortier à la chaux se dégrade sous l’effet des intempéries, de la pollution et du gel. Les remontées capillaires accélèrent le phénomène en pied de mur. Les reprises au ciment aggravent le problème : rigide et étanche, le ciment emprisonne l’eau dans la paroi, favorise l’éclatement de la pierre au gel et se voit immédiatement, car le mortier moderne est trop uniforme et trop gris.
Les deux erreurs fréquentes
La première est de ne pas faire contrôler le chantier, ou de laisser les indications à quelqu’un qui n’a pas l’expérience du rocaillage : sans maître d’œuvre expérimenté pour donner les bonnes indications, le résultat dépend du hasard.
La seconde est de confier le travail à une entreprise qui ne maîtrise pas ce savoir-faire. Un rocaillage se reconnaît à son geste : une main inexpérimentée produit un parement irrégulier qui se voit de la rue.
Le rôle de l’architecte
Face à un rocaillage dégradé, l’architecte maître d’œuvre intervient à chaque étape clé.
Le diagnostic préalable. Il décide ce qui se conserve, ce qui se consolide et ce qui doit être purgé et repris.
La prescription au CCTP. Il formule le mortier adapté (chaux naturelle, granulométrie des sables) et définit la nature des éclats à employer.
Le contrôle sur échantillon. Il fait réaliser des échantillons et les valide de près et de loin : teinte du mortier à sec, texture, taille et choix des éclats, justesse du geste, avant le lancement de la façade.
Le dossier d’aide au ravalement. Il monte le dossier de demande auprès de la Ville de Versailles et en assure le suivi jusqu’à la fin du chantier : la qualité du dossier conditionne l’aide.
Préserver le rocaillage, c’est préserver un matériau, une technique et une mémoire ouvrière.
Questions fréquentes
Peut-on refaire un rocaillage au ciment ?
Non. Le joint doit être à la chaux, qui laisse respirer la façade. Un mortier de ciment emprisonne l’humidité et abîme la meulière.
Le rocaillage est-il décoratif ou structurel ?
Son rôle principal est esthétique, mais il contribue aussi à garnir et à consolider les joints d’une pierre irrégulière.
Pour aller plus loin
Antoine de Gironde
Architecte DESA — Inscrit à l’Ordre des Architectes n°084305
Atelier d’Architecture Antoine de Gironde
10 rue de Fontenay, 78000 Versailles


